dimanche, 26 mars, 2017

TOU BICHVAT : RETROUVER NOTRE RAPPORT AVEC LA TERRE PAR LE RAV ADIN EVEN ISRAEL (STENSALTZ) שליט »א

TOU BICHVAT :

RETROUVER NOTRE RAPPORT AVEC LA TERRE

PAR LE RAV ADIN EVEN ISRAEL (STENSALTZ) שליט »א

לזכות רפואתו השלימה והלמתו המהירה

 

Tou Bichvat, le 15 du mois de Chévat en hébreu, apparaît simplement dans la Michna[1] comme une date « technique » permettant de compter à partir de quand prélever les différents dîmes (térouma et maasser) lorsqu’on plante un arbre. Nulle part dans le Talmud ne trouve-t-on une mention particulière de ce jour.

Et pourtant, tout au long des années d’exil du peuple juif, de nombreuses coutumes se sont développées qui marquent cette date comme un jour de fête. La coutume la plus répandue consiste à prendre un repas de plusieurs fruits, notamment des cinq espèces qui caractérisent la louange de la Terre d’Israël : olives, grenades, dattes, raisins et figues. Je me souviens même d’un habitant de Jérusalem qui s’efforçait de manger chaque année à Tou Bichvat cent sortes de fruits!

Il est intéressant d’analyser les raisons profondes qui font qu’un tel usage a pris tant d’ampleur, particulièrement en Diaspora. C’est que les décrets et coutumes imposés par les Sages ont connu un succès capricieux au cours des âges. Ainsi, il y a quelque cinq cents ans en Pologne, les rabbins et responsables de communautés avaient interdit aux femmes de sortir avec leurs bijoux en dehors du ghetto (sans doute pour éviter de favoriser l’antisémitisme). Et voilà que pendant une centaine d’années, les dirigeants communautaires avaient beau décrété mesure sur mesure, les femmes continuaient de s’embellir de leurs plus belles parures et de sortir avec en tout lieu….Ailleurs, un simple conseil qui apparaît dans un tout petit traité du Talmud (« Kala« ) propose de réciter le Kaddish pendant l’année de deuil. Cette dernière recommandation est, quant à elle, suivie avec le plus grand scrupule, même par des gens tout à fait éloignés de la pratique religieuse, peut-être même plus que la mitsva des plus importantes de réciter le Chéma tous les jours…

Tou Bichvat, à n’en pas douter, fait donc partie de ces fêtes qui ont été adoptées avec le plus grand enthousiasme dans toutes les communautés de la Diaspora.

 

Peuple d’agriculteurs, peuple d’intellectuels ?

Si l’on souhaite comprendre la psychologie d’un tel enthousiasme, souvenons-nous qu’avant de quitter sa terre, le peuple juif était avant tout un peuple d’agriculteurs. Toutes les célèbres professions que les Juifs ont choisies plus tard, librement ou non, comme par exemple le commerce, ne sont apparues qu’après l’exil. Ce n’est pas pour rien que Salomon désigne le marchand par le terme de « Kanaani »[2], comme pour souligner que ce genre de métier n’appartient pas aux juifs…

Certes, le peuple juif de tout temps a eu la réputation d’un peuple d’intellectuels. Le géographe grec Hécatée, quelques siècles avant l’ère vulgaire va même jusqu’à décrire ce petit peuple qui vit au sud de la Syrie comme un peuple de philosophes…Mais il n’empêche qu’à cette époque le rapport avec la terre était des plus concrets.

La Diaspora a vu les Juifs se détacher peu à peu de ce rapport spécial avec la terre d’Israël et la terre tout court. Aussi bien, lorsqu’un minhag (une coutume) est apparu qui permettait un tant soit peu de réveiller ce lointain rapport, le subconscient du peuple juif n’a pu que le favoriser. De tout temps, les Juifs se sont sentis de passage tant qu’ils résidaient en dehors d’Israël et c’est sans doute pourquoi, en général, ils n’y plantaient pas d’arbres en dehors d’Israël. Probablement parce qu’un arbre ne se transporte pas aussi facilement d’un lieu d’exil à l’autre…

À l’opposé, le Talmud rapporte la discussion entre l’occupant romain et un vieil homme en train de planter en Terre Sainte un arbre fruitier. Le Romain se moqua de lui en lui disant: « Espères-tu vraiment vivre assez longtemps pour manger les fruits de l’arbre que tu plantes? ». Et le vieillard de répondre, sûr que la terre d’Israël appartient au peuple juif à jamais: « Si ce n’est moi, ce seront mes enfants, petits-enfants ou arrière petits enfants qui en profiteront… »

En nous détachant de ce rapport à la terre, nous sommes devenus de plus en plus intellectuels. Sans conteste, le judaïsme d’aujourd’hui tourne beaucoup autour des textes et de leur étude. Ne sommes-nous pas connus sous le nom de « peuple du livre »? En vérité, il faut savoir qu’une telle expression vient …du Coran. Mahomet a en effet divisé le monde en plusieurs catégories: les musulmans croyants, les agnostiques et idolâtres qu’il faut exterminer, et les deux grandes religions, le christianisme et le judaïsme, qui possèdent un livre sacré – d’où le qualificatif de « peuple du livre » – et dont les fidèles peuvent être épargnés pour servir les musulmans. Une enquête réalisée aux États-Unis il y a quelques années – enquête que l’on qualifierait aujourd’hui de raciste – avait pour but de déterminer le type d’intelligence en fonction des origines ethniques. Les Juifs sont apparus comme les meilleurs en « intelligence abstraite » et les plus mauvais en « intelligence spatiale »![3]

La Diaspora nous a fait donc perdre ce savant équilibre qui devrait exister entre une vie menée sous la conduite pure de notre cerveau et celle conduite au travers de notre rapport aux choses de la nature, à la végétation et aux animaux. Ce déséquilibre ressemble un peu à une attitude qui consisterait à négliger le corps au profit de l’âme et de l’esprit. Or, les deux sont indispensables et ne peuvent être séparés : qui serait vraiment prêt à renoncer à son corps ? Même lorsque l’on parle de « kédouchat haaretz », de la sainteté de la terre d’Israël, cela ne peut se résumer à une seule forme de langage et à un concept abstrait, il faut savoir lui donner un sens concret.

 

Retrouver notre rapport avec la terre

Il nous faut donc retrouver ce rapport tout simple avec la terre, la nature, la végétation et l’allier à notre vie intellectuelle. J’ai connu ici à Jérusalem un homme qui vivait modestement des produits de son verger. Toute la journée il en prenait le plus grand soin, avec une affection à peine voilée. Le soir venu, ce même juif devenait un autre homme plongé une bonne partie de la nuit dans ses livres au milieu d’une immense bibliothèque qui n’avait sans doute pas d’égale dans la ville. Un jour quelqu’un fit tomber une orange de son jardin. Il s’exclama alors envers lui: « Tu l’as tuée! »[4].

Certes, nous avons toujours conservé notre amour d’Éretz Israël, fort de ce souvenir enfoui dans notre inconscient qu’un jour nous étions un peuple d’agriculteurs, mais un tel amour est souvent resté lointain et abstrait. L’attitude de Rav Yéhouda dans le Talmud en est un bon exemple de ce genre de contradictions. Il fut peut être, oserait-on dire, le premier « antisioniste » de l’histoire. Il décréta[5] en effet qu’il était interdit de quitter Babel pour monter en Israël, et que seul Dieu ferait revenir Son peuple en Terre Sainte[6].

Néanmoins, on retrouve ce même Rav Yéhouda dans un autre débat talmudique[7]: quelle brakha (bénédiction) faut-il réciter lorsque l’on respire de l’essence de balsamodendron ? Une telle essence était d’ailleurs très probablement l’un des onze parfums (le « tsori ») composant le kétoret, l’encens sacré utilisé par le Cohen au Temple de Jérusalem. Les Juifs détenaient le secret de la manière de faire pousser l’arbre donnant le balsamodendron, en terre d’Israël, dans la plaine de Jéricho, un secret qui semble avoir ensuite été oublié.

Rav Yéhouda qui voit dans cette essence une des marques distinctives de la terre d’Israël propose alors la formulation suivante: « Béni sois-tu Éternel notre Dieu Roi du monde qui as créé le parfum de notre terre« . Et les autres Sages qui suggèrent d’autres formulations s’empressent d’écarter celle de Rav Yéhouda, en prétextant qu’il est, lui, trop influencé par son amour ardent d’Éretz-Israël…

Tou Bichvat n’est donc pas seulement la fête des arbres, celle où le KKL[8] s’en donne à cœur joie pour planter des arbres de pin[9]. C’est aussi davantage que la fête de la terre d’Israël. Il s’agit de célébrer et d’essayer de retrouver notre antique rapport à la terre. Tout cela en nous attachant à nouveau de tout notre cœur à la nature, à ses animaux, à sa végétation et à ses arbres. Le but est en vérité de retrouver ainsi un sentiment de plénitude et de savoir y puiser des forces dans notre vie de tous les jours.

Une anecdote personnelle : je me souviens avoir planté un jour deux cyprès dans mon jardin. Le premier, encore dans son pot, grandit très vite alors que le deuxième était de loin moins réussi. Un beau matin, je découvris qu’on m’avait volé le premier et que le minuscule tronc du deuxième avait été brisé. J’éprouvai alors une grande pitié pour cette pauvre plante malchanceuse et décidai de la panser avec une bande de sparadrap. Chaque jour j’en prenais soin dans l’espoir de la sauver. Aujourd’hui, se trouve dans mon jardin un cyprès beau et fort, plus haut que ma maison. Et lorsque je passe devant lui je me souviens qu’il est possible de prendre soin d’une faible créature et de la faire grandir jusqu’à ce qu’elle devienne elle-même indépendante, belle et forte…

Ainsi, lorsque l’on parvient à reconstituer un lien personnel et intime avec la nature, avec la terre, on s’aperçoit alors, tout simplement, sans même aller chercher dans la dimension mystique des choses, que le Divin s’y cache, autant que dans le spirituel, prêt à se révéler.

Extrait de l’introduction aux fêtes juives – une année pleine de vie

Éditions Albin Michel – Spiritualités vivantes

Traduit et adapté de l’hébreu par Michel Allouche, Jérusalem

[1] Traité Roch Hachana, I, 1.

[2] Proverbes XXXI, 24 : « Elle confectionne des tissus qu’elle vend et des ceintures qu’elle cède au marchand ».

[3] Une telle intelligence spatiale permet à la personne d’utiliser des capacités intellectuelles spécifiques pour avoir mentalement une représentation spatiale du monde. Les Amérindiens par exemple voyagent en forêt à l’aide de leur représentation mentale du terrain. Ils visualisent des points de repère : cours d’eau, lacs, types de végétation, montagnes… et s’en servent pour progresser.

[4] Il faut d’ailleurs savoir qu’une orange qui tombe doit être mangée au plus tôt. Sinon, elle pourrit très rapidement et contamine toutes les autres à son contact.

[5] Kétoubot 110a

[6] Ce qui n’a pas empêché nombre de ses élèves de monter en Israël. On raconte ainsi que Rav Zeira, avant de monter en Israël, évitait de rendre visite à son maître Rav Yehouda, sachant qu’il s’y opposait.

[7] Voir Brachot 43a.

[8] Keren Kayemet leIsraël, « Fonds de préservation d’Israël », qui consacre notamment ses œuvres au reboisement.

[9] C’est d’ailleurs là loin d’être le meilleur choix car le pin a pour caractéristique de nuire à toute autre végétation alentour…

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