lundi, 21 août, 2017

 »Se battre pour dire ce que chacun sait mais tait  » Georges Bensoussan

Historien français, Georges Bensoussan possède plusieurs domaines de prédilection qui en font un intellectuel incontournable.

Spécialiste de l’histoire de la Shoah, rédacteur en chef de la Revue d’Histoire de la Shoah et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah depuis 2002, il est plus encore historien du sionisme (Une Histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940, Fayard, 2002) et du dernier siècle de présence juive en terre arabe, avec notamment la rédaction de deux ouvrages: Juifs en pays arabes : le grand déracinement 1850-1975, (Paris, Tallandier, 2012) et plus récemment Les Juifs du monde arabe. La question interdite, (Odile Jacob, 2017).

Le 10 octobre 2015, Georges Bensoussan est invité de l’émission  »Répliques » d’Alain Finkielkraut sur France Culture pour un débat sur  »Le sens de la République ». Il en vient alors à citer un sociologue français d’origine algérienne, Smaïn Laacher en ces termes: « Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France 3 : “C’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère” ».

Voici ce que disait précisément ce sociologue dans le film: « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de Juif. Et ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique et, bien évidemment, il est sans aucun doute renforcé, durci, légitimé, quasi naturalisé au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur ».

 

Les propos de Laacher ne déclencheront aucune réaction. En revanche, Georges Bensoussan, lui, fait l’objet de critiques acerbes et sera signalé à la Préfecture de Paris pour incitation à la haine, par le Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF) cinq mois après les faits !…. A la surprise de l’historien, le Parquet décide d’engager des poursuites. Le CCIF est alors rejoint deux jours avant le procès par la LICRA, SOS Racisme, la Ligue des droits de l’homme et le MRAP qui se constituent partie civile.

Le 7 mars dernier, G. Bensoussan est relaxé par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris.

Quelques jours après sa relaxe, LPH s’est entretenu avec Georges Bensoussan.

 

Le P’tit Hebdo: Comment avez-vous vécu ce procès?

Georges Bensoussan: Ce procès fut une usure mentale et tel était bien le but du CCIF. User, fatiguer, empêcher de parler et de travailler. Il y a partiellement réussi : mon  travail de recherche a pris un sérieux retard. Et pourquoi ?  Pour avoir énoncé un fait connu de tous mais qui demeure un tabou majeur dans de nombreux milieux : l’existence d’un antisémitisme arabe antérieur à la colonisation et au sionisme.

 

Lph: Avez-vous senti une solidarité particulière envers vous pendant cette période?

G.B.: Certaines associations juives gardèrent un silence prudent dont on se souviendra longtemps. Une association, jadis très honorable, la LICRA, s’est déshonorée, et certains de ses militants ne cachent pas leur amertume contre un président qui les aura ainsi conduits dans cette impasse.  Mais, inversement, j’ai été témoin d’une vague immense de solidarité, des Juifs et des non Juifs, qui m’ont marqué leur soutien et leur sympathie par centaines, sinon plusieurs milliers au regard des réseaux sociaux.

Ajoutez les témoins venus, en personne, dire au tribunal leur surprise pour ne pas dire plus de me voir assis sur le banc des prévenus, Elisabeth de Fontenay, Alain Finkielkraut, Yves Ternon. Et ces deux lettres de soutien, émouvantes et fortes intellectuellement, lues par la présidente. L’une était de  l’écrivain algérien, Boualem Sansal, l’autre de l’historien Pierre Nora. Sans compter d’autres soutiens, y compris institutionnels, celui du  Grand Rabbin de France, du président du Consistoire, celui des deux derniers présidents du CRIF. Etc…

 

Lph: Vous attendiez-vous à être relaxé?

G.B.: La relaxe n’était pas évidente dans le contexte français même s’il paraissait logique que je ne sois pas condamné. Je n’avais fait, en effet, que reprendre à mon compte une formule et le tribunal a conclu au terme d’attendus d’une rigueur implacable, que je disais rigoureusement la même chose que le sociologue cité.

Pourtant, le mal est fait en dépit de ce verdit éclatant.  Pendant plus d’un an, je n’ai pas pu faire mon travail d’historien. Plus encore, le fait que ce procès ait eu lieu montre l’état inquiétant du pays. Sans parler de mes sentiments personnels.

 

Lph: La France est devenue folle?

G.B.: Non, il n’y a pas ici d’accès de folie. Seulement une tendance de fond à la lâcheté, au refus du combat qui nous a pourtant été déclaré. Ce déni empoisonne cette société via une complaisance médiatico culturelle qui semble avoir pris ce pays en otage. L’affaire de Mehdy Meklat en est l’illustration pathétique. Voici un « poète de banlieue » promu par les organes de la bien pensance « nouveau Lautréamont ». 40 à 50 000 tweets dit-on, sous un pseudonyme éventé depuis longtemps, antisémites, mysogines, homophobes et dont certains révèlent des fantasmes de tortionnaire.

Que lui est-il arrivé ? Rien. Un procès ? Aucun. Pire, ses laudateurs tout en condamnant ses tweets évidemment, vont le protéger, le dédouaner et même retourner la colère contre ses accusateurs. Il n’y a pas de limite dans la chute.

 

Lph: Assiste-t-on à une résurgence de l’antisémitisme en France?

G.B.: L’antisémitisme n’a jamais disparu, mais il avait beaucoup régressé depuis 1945. Reste que l’antisémitisme massif d’aujourd’hui, et surtout meurtrier (il a tué 12 personnes en 5 ans, sans compter Ilan Halimi)  n’est pas le même que celui des années 1940. Il est largement issu d’une partie de l’immigration maghrébine, laquelle, par sa parole antisémite décomplexée (elle ne se sent pas tenue  par le tabou de la Shoah) a libéré la parole des autres, extrême droite nationaliste, certains milieux du FN, catholiques intégristes parfois, etc…

 

Lph: On associe souvent cet antisémitisme issu de l’immigration à une identification à la cause palestinienne. Est-ce véritablement lié?

G.B.: L’existence d’Israël n’est pas la cause de l’antisémitisme d’une partie de ce monde maghrébin qui constitue l’essentiel de l’immigration d’origine arabe (ou berbère) en France. Mais elle l’a exacerbé. Israël renvoie en effet à l’image d’un Juif indépendant, difficile à concevoir dans une économie psychique arabo-musulmane où le Juif, toléré, fut longtemps un sujet soumis…. et toléré précisément à la condition de ne pas se prétendre un égal. Quand, à ce soubassement mental, vous ajoutez la volonté de  refonder un Etat nation juif, sur la terre des ancêtres (mais considérée par l’islam comme terre musulmane depuis toujours), vous avez tous les éléments d’une rencontre explosive…

Cette dimension anthropologique échappe souvent au monde occidental, non aux spécialistes qui connaissent le sujet mais au grand public qui s’offusquera vite de ce qu’il prendra pour un racisme culturel. Comme si les données culturelles étaient similaires à la race, comme si la culture n’était pas le domaine par excellence de l’évolution. Aux antipodes du fixisme de la race. D’où la réduction de l’affrontement à sa dimension la plus simple, mais avérée aussi : le conflit Israël / monde arabe.

 

Lph: La France n’aurait donc pas la bonne grille de lecture. Ignorance ou volonté délibérée?

G.B.: Il est difficile de raisonner en termes culturels en France, et plusieurs sociologues l’ont compris à leurs dépens (je pense à Hugues Lagrange et à son beau livre Le Déni des cultures (Seuil, 2010). C’est la raison pour laquelle, vous   constaterez à vos risques et périls que la plupart des émeutiers de novembre 2005 étaient d’origine maghrébine et surtout africaine. Vous ne pourrez pas désigner les responsables des agressions sexuelles à Cologne en décembre 2015, ni analyser ces violences comme le résultat de la frustration sexuelle du monde arabe, ce qu’avait fait l’écrivain algérien Kamel Daoud. Au mieux vous provoquerez une levée de boucliers, au pire la constitution d’un tribunal de la pensée correcte. Avec à la clé des sanctions : une réputation défaite, des micros qui se ferment, des invitations qui se raréfient, des éditeurs frileux. Tel est le coût caché du totalitarisme sournois qui a envahi la société française.

Ajoutez à cela la naïveté qui consiste à croire qu’en nommant les problèmes sociétaux on les fait exister.

 

Lph: La France a-t-elle la capacité à intégrer ses populations issues de l’immigration?

G.B.: J’essaie de comprendre. Pourquoi certaines élites, qui vivent dans l’entre soi, pratiquent évitement social et évitement scolaire pour leurs enfants, ont-elles à ce point divorcé des classes populaires et des classes moyennes ? Et semblé renoncer à défendre la nation comme l’a montré le désastreux rapport Tuot de 2013, heureusement remisé, comme l’a montré encore cette déclaration d’un responsable politique selon lequel il « n’y a pas de culture française » ou encore, du même,  que la colonisation est « un crime contre l’humanité », une déclaration faite précisément dans le pays qui nourrit un si fort ressentiment contre la France.  Comment intégrer à partir de tels présupposés ?  Comment cette vision de l’identité française,  caricaturale, statique, un rien vichyste peut-elle aider à l’intégration des nouveaux venus ?  Comment en arrive-t-on à faire de toute identité le signe de l’exclusion de l’Autre ? Puisque c’est toujours au nom de cet Autre abstrait, que les privilégiés ne côtoient que nominalement, que toute une part de ce pays est qualifiée de « moisie », de « franchouillarde » pour être rejetée in fine dans les bras d’un populisme dangereux ? Telle est l’une des raisons, partielle, mais avérée, d’une intégration aujourd’hui en panne. Mais ce que le discours médiatique ne nous donne pas à voir, c’est l’existence d’une France du refus, nombreuse et vive, intelligente et résistante dans l’âme, et dénuée de préjugés racistes.  Qui déplore la scission en cours, qui ne la réclame pas, même si  ses adversaires, qui monopolisent les grands moyens d’expression, veulent les faire passer pour les fourriers d’un nouveau fascisme.

 

Lph: Votre dernier ouvrage parle de la  »question interdite », celle du sort des Juifs dans les pays arabes. Pour vous cette notion peut être élargie.

G.B.: Oui, car la question interdite, c’est la question culturelle. Le conformisme médiatico –culturel a pris aujourd’hui le visage de la gauche privilégiée, celle qui depuis longtemps a divorcé d’avec les classes populaires (cf. le livre d’Eric Conan, La Gauche sans le peuple, Fayard, 2004). Cette gauche-là envisage difficilement la dimension culturelle des problèmes sociaux, reproduisant une pensée colonialiste qui loge  tous les hommes à la même enseigne. En oubliant, un exemple parmi d’autres, que si l’homme pense toujours aussi bien, il ne pense pas la même chose. Est-ce faire œuvre de « racisme culturel » (une aberration lexicale…) que d’affirmer que le monde arabo-musulman n’a pas le même rapport aux femmes, aux Juifs, aux homosexuels, et à tant d’autres sujets de société que l’Occident des Lumières ?

 

Lph: Il est aussi  »interdit » de parler de certains sujets sous peine de  »faire le jeu du Front National ». Craignez-vous cela?

G.B.: Cette accusation est ancienne et puérile. C’est une  façon habile de faire taire, et de conduire à l’autocensure par le chantage. La question prioritaire de l’intellectuel est de savoir si son décryptage de la réalité est honnête, et fondé en méthode. Les lectures partisanes et récupératrices sont inévitables. Mais s’il fallait adapter notre discours à l’usage qu’en feront les uns ou les autres, il faudrait renoncer à tout travail scientifique.

 

Lph: Ne regrettez-vous pas justement que vos écrits n’aient parfois pas plus d’impact, au moins sur les dirigeants? Dès 2002, dans l’ouvrage collectif  »Les Territoires perdus de la République » vous pointiez du doigt de graves problèmes dans les banlieues et dans les écoles. Avez-vous le sentiment d’avoir été entendu?

G.B.: Notre ouvrage a suscité une certaine prise de conscience  des officiels fin 2002. Le cabinet de Jacques Chirac a demandé à ce que nous soyons auditionnés dans le cadre de la rédaction de la loi de 2004 sur le port du voile à l’école.  En revanche, et alors que nous tous venions de la gauche politique, notre famille de pensée ne nous a pas écoutés. Nous en avons ressenti, en effet, de la colère et à la fin une forme de  lassitude.

 

Lph: Etes-vous invité à vous exprimer dans les medias en France?

G.B.: A quelques rares exceptions près, jamais dans les grands médias audiovisuels, à l’exception toutefois de Nicolas Demorand (France Inter) auquel je rends hommage.  Encore moins invité à   France Culture en dépit de la publication de trois livres en 2016-2017. Nonobstant le courage d’Alain Finkielkraut,  la maison  organise autour de moi une forme de cordon sanitaire.  Quel que soit le sujet de mon travail, on n’invite plus celui par qui « le scandale est arrivé ». Modèle de courage. Les mêmes d’ailleurs disserteront sans fin sur le manque de courage d’une partie de la France intellectuelle en 1941-1942.

Bref, la route est barrée, et je suis loin d’être seul dans ce cas. Écartez-vous du narratif convenu, on fera silence autour de vous, ou bien l’on vous invitera comme l’alibi du pluralisme en vous mettant seul face à  plusieurs contradicteurs.

 

Lph: N’avez-vous pas parfois envie de baisser les bras ou même de quitter la France?

G.B.: C’est vrai, j’ai eu parfois, ces derniers mois, envie de baisser les bras. Mais ce qui m’a convaincu de ne pas le faire c’est l’ampleur du soutien qui m’a entouré et m’a montré l’existence d’une France résistante, combattante, déconnectée du petit monde culturalo-médiatique parisien. Ce n’est plus d’une séparation dont il s’agit aujourd’hui, c’est d’un abîme.  De là que politiques et journalistes semblent les catégories les plus détestées des Français. C’est inquiétant parce que la presse et la démocratie élective demeurent deux piliers fondamentaux de l’ordre démocratique.

 

Lph: Quel lien entretenez-vous avec Israël?

G.B.: Mes rapports avec Israël sont anciens, puissants intellectuellement et affectivement. Ils remontent à l’enfance quand mes grands-parents paternels quittant le Maroc en 1956 se sont  installés  en Israël. J’ai donc connu, enfant, un Tel Aviv qui n’existe plus, celui décrit par Amos Oz dans les dernières pages d’Une Histoire d’amour et de ténèbres. Ajoutez une adolescence dans la militance sioniste Hachomer Hatzaïr à Paris. Aujourd’hui, ce lien est plus puissant encore pour des raisons personnelles.  Intellectuelles aussi après avoir passé quatre ans de ma vie à rédiger mon Histoire intellectuelle et politique du sionisme (Fayard, 2002).

Contrairement à la France d’aujourd’hui où le sentiment national est en crise, l’Etat d’Israël voit se manifester au quotidien un fort sentiment d’appartenance nationale, une foi dans la nation. La société israélienne est rude, dure aux pauvres et aux nouveaux venus, c’est vrai. Les dangers qui l’entourent sont considérables, sinon existentiels. Pourtant on y respire le sentiment  d’une nation forte, voire parfois d’un bonheur d’exister qui semble avoir déserté certains milieux de France.

 

Propos recueillis par Guitel Ben-Ishay

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Commentaire

  • Disraeli

    5 avril 2017

    Plus lamentable encore, le Parquet (qui est quand même quasiment aux ordres) a fait appel de la relaxe, si les informations sont vraies.

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