jeudi, 23 novembre, 2017

Un sac de billes: Au nom du peuple, au nom des Justes

Depuis le 30 mars, le film de Christian Duguay, « Un Sac de billes », est projeté dans les salles israéliennes. Cette adaptation du roman de Joseph Joffo a déjà connu, en France, un très grand succès.

LPH a pu s’entretenir avec le scénariste et surtout celui par qui toute l’aventure de ce film a commencé: Jonathan Allouche, un montpelliérain, qui s’est installé en Israël, aussitôt son travail autour de ce film terminé. Il nous dévoile les coulisses et surtout le sens du film de sa vie.

 

Le P’tit Hebdo: Vous avez connu Joseph Joffo lorsque vous étiez enfant. Dans quelles circonstances?

Jonathan Allouche: J’ai connu Joseph grâce à mes parents. Il venait chaque année au salon du livre de Montpellier et logeait chez nous, mes parents étant très engagés notamment au sein de la radio juive. Nous avons beau avoir 50 ans de différence, je n’ai jamais ressenti cet écart. Joseph est resté l’enfant de 10 ans du Sac de billes. Il a gardé ses grands yeux bleus d’enfant dans lesquels se reflète l’espoir. Et moi, je suis un enfant du Sac de billes.

 

Lph: L’idée de ce film a-t-elle longtemps germé dans votre tête?

J.A.: C’est mon rêve d’enfant. Une première adaptation avait été faite en 1975 par Jacques Doillon. Mais Joseph ne l’a jamais aimée, parce que dans ce film, l’image de son père, mort en déportation, est terriblement déformée. Je voulais donc réparer un jour le mal qu’il avait pu ressentir. Lorsque j’ai eu 20 ans, Joseph m’a annoncé que le contrat concernant les droits du film était arrivé à échéance. J’ai pu les récupérer et lancer ce projet qui aura mis 15 ans à aboutir! Pendant toute une période, personne n’en voulait, on me rétorquait que l’on avait  »beaucoup parlé de la Shoah dans les films ». Et puis la Providence m’a soutenu. Lorsque je me suis marié, tout s’est débloqué!

Lph: Lorsque vous vous attelez à l’écriture de ce film, compte-tenu de votre proximité avec Joseph Joffo et de l’écueil de la première version, ressentez-vous une certaine peur de décevoir ?

J.A.: Je n’ai jamais ressenti de peur, que de l’amour. Le parcours a été parsemé d’épreuves mais je savais que nous arriverions au bout.

J’ai écrit le scenario avec la fille aînée de Joseph et nous étions constamment en contact avec lui. Ce film est écrit par ses mains aussi, c’est la retranscription de ses sentiments, de son vécu. Le défaut de mémoire n’existe pas dans ce cas. Le traumatisme est tel que même 70 ans plus tard, Joseph se souvient de chaque détail: on voit l’histoire se dérouler dans ses grands yeux bleus. Apres huit mois d’écriture, j’étais très heureux et très fier du résultat, entièrement validé par Joseph.

 

Lph: Il est vrai que beaucoup de films ont été tournés sur cette période de l’histoire. Qu’est-ce que ce  »Sac de billes » apporte au public d’aujourd’hui?

J.A.: Ce  »Sac de billes » n’est pas encore un film sur la Shoah. Dans ce film, on traite de la fraternité, puisque l’histoire est bien celle de deux frères qui, ensemble, vont surmonter la période la plus sombre. Le sac de billes laissé à Paris représente l’enfance, brusquement interrompue par les évènements. Ce film parle du cercle familial et de la relation forte qui existe entre un père et son fils. Ce film apprend comment on devient père et comment on se sépare de son père. Cela représente toutes les générations que nous avons perdues. Ce film est aussi un hommage à deux enfants, qui, à eux seuls, ont gagné la guerre. Mais surtout, nous avons voulu que ce  »Sac de billes » soit un modèle, qu’il montre en priorité la bonté, les bonnes actions qui ont existé même pendant la Shoah. Il y a certes eu beaucoup de collabos en France, Pétain a signé de sa main l’ordre de déportation des enfants juifs que les nazis ne demandaient pas. Il a instauré la fête des mères pour se déculpabiliser de déporter les mères juives. Nous devons reconnaitre les torts de la France, mais aussi ses Justes. C’est ce que ce film veut montrer. Quelle que soit la guerre – et malheureusement jusqu’à aujourd’hui les exemples ne manquent pas – ce sont les Justes qui nous sauveront et qui nous feront gagner.

Lph: Parler de ces sujets à travers un film, alterner les scènes difficiles avec des scènes drôles, n’est-ce pas aussi dédramatiser la Shoah?

J.A.: Non, tout est une question de rythme et d’émotions. Apres avoir raconté une histoire très dure, nous avons besoin de voir aussi du positif. Sinon, tout est trop anxiogène et je ne pense pas que le message passe mieux. On a mal au ventre quand on regarde ce film mais on a aussi beaucoup d’espoir lorsque l’on voit comment ces enfants vont s’en sortir grâce à une succession de miracles. D’ailleurs Joseph le dit: si lui et son frère n’avaient pas eu une protection divine spéciale, ils n’auraient pas survécu.

 

Lph: Patrick Bruel, Elsa Zylberstein, Christian Clavier,… le casting est en or. Etait-ce la condition pour pouvoir réaliser ce film?

J.A.: C’est vrai que nous avons un casting 5 étoiles. Mais il faut savoir que l’essentiel pour pouvoir tourner ce film se trouvait au niveau du casting des enfants. Tous les acteurs que vous citez ont posé comme condition d’avoir une sélection intransigeante pour ces rôles principaux. Plus de 1000 enfants ont été auditionnés: Dorian Le Clech et Batyste Fleurial sont impressionnants de justesse dans le film.

Nous devons aussi énormément au réalisateur Christian Duguay. Plusieurs réalisateurs prestigieux, notamment juifs, avaient été pressentis et finalement c’est lui, canadien, qui l’a fait. Il symbolise pour moi le Juste.

Lph: Un non-juif canadien comme réalisateur et un juif séfarade comme scénariste. Comment est-ce si compatible avec l’histoire d’un juif ashkénaze pendant la Shoah?

J.A.: Christian a fait ce film avec professionnalisme et sensibilité. Il connait bien l’époque puisqu’il est l’auteur d’un biopic sur Hitler. Il a su transmettre l’émotion entre le père et l’enfant, ce qui est un élément central du film et au-delà de l’histoire de Joseph.

Je suis d’origines algérienne et marocaine. Je plaisante toujours en disant que Joseph est mon  »grand-père ashkénaze ». En réalité, je crois qu’il n’est pas indispensable d’être ashkénaze pour vivre la Shoah dans sa chair. Cette fierté d’être juif, ce qui vibre en chaque juif n’est ni ashkénaze, ni séfarade. Et quand la vie vous oblige à cacher votre judaïté, chaque juif peut comprendre la douleur que cela constitue.

Mon père, qui nous a quittés juste avant la sortie du film, et qui était un ami intime de Joseph m’a toujours dit:  »demande-toi ce que tu as fait pour ton peuple ». Avec ce film j’ai le sentiment d’avoir accompli ma mission pour mon peuple mais aussi pour le peuple français. Je me rends compte du mal qu’a fait la France, mais aussi des Justes qu’elle a engendrés. C’est sur eux que je veux me focaliser et les autres, eh bien,  »Que leur nom soit effacé ». Ce film n’est pas qu’une histoire sur les Juifs en général ou les Juifs ashkénazes en particulier. Il est pour tous, parce qu’à chaque époque, les dangers existent.

 

Lph: A quel public destinez-vous ce  »Sac de billes »?

J.A.: Ce  »Sac de billes » est l’histoire d’une vie dont seul D’ieu est l’auteur. Nous l’avons retranscrite. C’est un film populaire, familial. Je souhaite qu’il serve aussi de support pédagogique. Mon vœu serait que les Francophones d’Israël se fassent les ambassadeurs du film.

 

Lph: Vous vivez aujourd’hui en Israël. Le  »Sac de billes » est actuellement sur les écrans mais pourtant le livre, traduit dans près de 20 langues, n’existe pas en hébreu. Comment l’expliquez-vous?

J.A.: Cette absence de version hébraïque du livre tient à la modestie de Joseph Joffo. Pour lui, en Israël, vivent tellement de personnes qui ont subi cette période, qu’il ne pensait pas que son histoire pouvait avoir un quelconque intérêt. Mais Joseph est viscéralement attaché à l’Etat d’Israël. Il dit qu’il n’est pas un sioniste véritable parce que sinon il ne vivrait pas en France mais en Israël. Et dans le même temps, il insiste sur le fait que l’Etat d’Israël est l’assurance-vie de chaque juif sur terre. Il se sent en sécurité du fait que ce pays existe.

La traduction en hébreu de son livre est au programme, je m’en occupe. Lorsque cette version sortira, ce sera encore un des rêves de Joseph qui se réalisera.

 

Propos recueillis par Guitel Ben-Ishay

 

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