mercredi, 15 août, 2018

Guett, les mentalités changent Entretien avec Katy Bisraor

L’actualité israélienne de ces dernières semaines a aussi tourné autour d’une affaire de guett. En cause, un mari qui refusait depuis deux ans de donner le guett à son épouse. Le Beth Din a alors lancé une campagne dite de ”shaming” (faire honte) sur le nom et le visage de cet homme. Yaron Attias est devenu une personnalité publique: son nom, son refus de donner le guett ont été rendus publics. A cela s’ajoutent toute une série de sanctions prononcées à son encontre par le Beth Din, dont celle du retrait de son permis de conduire. Il y a deux semaines, il a été arrêté au volant de sa voiture et placé en détention pour conduite sans permis. Deux jours plus tard, il donnait le guett à sa femme.

Ce cas récent serait-il une ouverture, une preuve que ces cas dramatiques peuvent être réglés, qu’il existe des solutions?

Nous nous sommes entretenus sur ce sujet avec Katy Bisraor; toenet rabbanit, c’est-à-dire, avocate auprès des tribunaux rabbiniques.

 

Le P’tit Hebdo: Le cas de Yaron Attias est-il un précédent?

Katy Bisraor: En fait, dans ce cas, le Beth Din n’a fait qu’appliquer des mesures millénaires. Les sanctions imposées au mari récalcitrant datent de Rabbenou Tam, petit-fils de Rachi. A cette époque, on évoquait toutes une série de brimades comme celle de ne pas être enterré chez les Juifs, de ne pas pouvoir circoncire ses fils, d’excommunication.

Seul un Beth Din, Tribunal rabbinique, peut prendre ces décisions. Elles sont rarement utilisées, sauf dans des cas extrêmes et si deux conditions sont réunies: d’abord estimer que tout a été tenté pour sauver le couple et pour convaincre l’homme de donner le guett et ensuite être persuadé que ce type de mesures amèneront l’homme à céder.

Pour ces raisons, la mise en œuvre de sanctions prend toujours du temps, elle n’intervient jamais avant quelques années.

 

Lph: Ces mesures s’avèrent-elles toujours efficaces?

K.B.: Dans le cas de Yaron Attias, on ne peut que se féliciter de leur efficacité. Au moment où je vous parle, je sors d’une audience au Beth Din pendant laquelle, un homme a enfin donné le guett à sa femme. Alors qu’il était sous le coup de plusieurs sanctions déjà, il ne s’est pas présenté à une des précédentes auditions, le juge rabbinique a alors ordonné son arrestation et son incarcération. Après une nuit passée en prison, il a donné le guett.

Mais, il faut reconnaitre que cela ne fonctionne pas toujours. L’exemple le plus célèbre est celui d’Oded Guez. Ce professeur d’université a subi un ”shaming”, a été renvoyé de son poste d’enseignant, mais sans résultat. Finalement, il a réussi à quitter le pays, malgré l’interdiction judiciaire qui lui en était fait. Il est soupçonné d’avoir fui sous une fausse identité, avec un faux passeport. Les autorités israéliennes ont lancé un mandat d’arrêt international contre lui et il a été retrouvé à Anvers. Poursuivi pour avoir utilisé un faux passeport, il est en prison en Belgique. Israël a demandé son extradition. De sa prison belge, il clame toujours qu’il ne donnera pas le guett à sa femme…

Pour ces hommes, leur femme est leur chose, leur objet.

 

Lph: Ce système peut-il être aussi concluant en dehors d’Israël?

K.B.: En effet, Israël est le seul lieu au monde où le Beth Din possède un pouvoir coercitif. Aujourd’hui, dans le monde, les tribunaux rabbiniques n’ont plus aucune autorité. Or les sanctions prises dans ces cas, doivent absolument l’être par un Beth Din. De ce fait, les problèmes liés au guett sont encore plus dramatiques en dehors d’Israël. En Argentine, par exemple, la situation est catastrophique. Là-bas, il est acquis que le guett se négocie, qu’il doit s’acheter.

En France, des organismes ont tenté de réfléchir à des solutions pour contraindre, tout de même, l’homme à céder. Mais, pour l’heure, malgré la bonne volonté du Beth Din de Paris, rien n’a été trouvé. Les tribunaux rabbiniques en dehors d’Israël n’ont pas les moyens coercitifs nécessaires pour que les sanctions produisent réellement leurs effets.

 

Katy Bisraor avec une jeune femme d’Argentine qui vient de recevoir son guett

 

 

Lph: Combien de femmes sont aujourd’hui dans cette situation?

K.B.: Pour ce qui est d’Israël, on assiste à une bataille des chiffres. Ils diffèrent selon les organismes auxquels vous posez la question. Pour l’association spécialisée dans l’aide à ces femmes, Mevoï Satoum (voie sans issue), il y en aurait des milliers. Pour le Beth Din, une dizaine. Tout dépend du moment à partir duquel on considère qu’une femme est ”messourevet guett”, au bout de combien de temps, on estime que le refus devient un véritable problème.

 

Lph: On parle aussi de plus en plus des femmes qui refusent de recevoir leur guett.

K.B.: En effet, on estime que dans au moins 50% des cas d’absence de guett, c’est parce que la femme refuse de le recevoir. Ce fait est moins médiatisé dans la mesure où les conséquences pour l’homme d’un tel refus sont moins contraignantes que pour une femme. Mais, il est tout de même pris aussi très au sérieux par les tribunaux rabbiniques.

 

Lph: Justement, certains hommes dans des cas de divorce estiment être lésés. La tendance serait à octroyer plus à la femme, notamment en ce qui concerne les enfants. Et de ce fait, le guett sert parfois de ”monnaie d’échange”. N’est-ce pas aussi un des fondements du problème?

K.B.: Oui, en effet. Les enfants sont souvent, malheureusement, au milieu, bien malgré eux. Les femmes ont des droits et les hommes aussi. Aucune des parties ne peut les exploiter. Il faut préciser que les tribunaux sont très vigilants sur la justesse du jugement et des partages. Ainsi, se servir du guett dans ce cas, n’est qu’un prétexte.

Beaucoup considèrent encore qu’il est normal de négocier le guett.

 

Lph: Peut-on dégager une tendance quant à la façon dont cette situation dramatique est abordée par les tribunaux rabbiniques?

K.B.: Aujourd’hui incontestablement, les mentalités changent. Désormais, la femme n’est plus seule dans ce combat. Elle trouve le Beth Din à ses côtés.

On note cette révolution dans l’esprit communautaire en Israël mais aussi en France. Il y a quelques semaines, le Rabbinat de Grenoble a publié le nom d’un homme qui refuse de donner le guett à sa femme. Dans une lettre publique, il demande aux responsables communautaires de ne plus compter ce monsieur dans le minyan, de ne plus le faire monter à la Torah, de le suspendre de ses interventions en qualité de membre de la h’evra kadicha. A ma connaissance, c’est une première en France. Il n’y avait encore jamais eu une telle campagne, à cette échelle en France.

 

Lph: Vous parlez de ”révolution”: en est-on à ses débuts ou est-elle déjà bien engagée?

K.B.: Nous assistons bien à une révolution. L’idée que le guett ne se négocie sous aucun prétexte commence à entrer dans les mœurs, dans les mentalités communautaires. Je pense que nous n’en sommes qu’au début. Un changement d’une telle ampleur prend du temps. Mais il est crucial. Et l’on ne peut que constater que les directions rabbiniques et communautaires, dans l’ensemble, ont saisi l’importance de ce problème et s’attache à le faire disparaitre. En Israël, ce tournant a été très bien pris. En dehors d’Israël, la question est rendue encore plus complexe par le manque d’autorité des tribunaux rabbiniques, que j’évoquais, mais le changement est là.

 

Propos recueillis par Guitel Ben-Ishay

Photo à la une by Yonatan Sindel/Flash90

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Commentaire

  • Rachèle Boker

    14 juin 2018

    Votre article est très intéressant. Néanmoins, il s’y trouve une erreur, en France, lorsque le tribunal civil a tranché et que le divorce civil est prononcé, l’homme est en situation délictuelle s’il refuse d’accorder le guett à son ex épouse et l’homme peut se voir imposer de lourdes sanctions financières, par exemple : 250 Euros d’indemnités par jour à verser à l’épouse lésée par jour de retard sur l’octroi du guett……..
    Je l’ai vécu, j’ai attendu 4 ans car je ne connaissais pas cette procédure mais je l’ai obtenu grâce à cette loi.

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