lundi, 19 février, 2018

Frédéric Encel : «La Turquie cherche à démontrer à ses alliés sa puissance militaire»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Frédéric Encel livre un grand entretien au FigaroVox dans lequel il revient sur la position des grandes puissances à l’égard de leur allié turc. Il regrette notamment l’ambiguïté de Washington et Moscou, pour qui la place stratégique de la Turquie compte plus que le sort des Kurdes d’Afrine.


Le 20 janvier dernier, le président turc Erdogan annonçait le début d’une offensive militaire contre les forces kurdes des YPG, à Afrine. Cette opération est baptisée «Rameau d’olivier»… Quel est le véritable objectif des Turcs dans cette bataille?

Il est double me semble-t-il. D’une part, il s’agit de morceler et, au mieux, de détruire le continuum kurde établi dans le Rojava, cette modeste bande de territoire s’étendant sur presque toute la frontière turco-syrienne. Ankara y voit une menace à sa frontière méridionale, d’autant plus grave qu’au sein même de ses frontières, parfois à quelques centaines de mètres seulement, vit une population comprenant de nombreux Kurdes. Le vieux cauchemar d’un irrédentisme pan-kurde qui menacerait l’unité territoriale turque joue donc à plein depuis que les forces kurdes de Syrie ont bâti cette zone autonome, notamment depuis leur victoire héroïque face à Daech à Kobané, voilà deux ans. D’autre part, l’offensive turque devait permettre de démontrer aux puissances alliées comme hostiles qu’Ankara peut aligner soldats et matériels en quantité et en qualité, et vaincre militairement des groupes adverses.

Le vieux cauchemar d’un irrédentisme pan-kurde joue à plein.

Or, un peu à la manière de ce qui se déroule au Yémen, où l’Arabe saoudite piétine devant les rebelles houthis bien moins équipés, la facile victoire annoncée ne se produit guère et les Kurdes résistent. Si l’armée turque devait s’enliser durablement dans ce petit réduit d’Afrine en dépit de sa puissance de feu absolument considérable, cela jetterait un discrédit gravissime sur la capacité militaire turque et grèverait la crédibilité de son pouvoir, y compris auprès des alliés de l’OTAN.

L’offensive turque est directement consécutive à la décision américaine de former et d’armer les forces kurdes syriennes, qui sont les alliés des États-Unis dans la coalition contre Daech. Pourtant, la position américaine semble ambigüe: Washington n’a pas fermement condamné l’offensive contre Afrine, et continue de reconnaître aux Turcs un «droit légitime» à se «protéger», qui passe par l’établissement d’une zone tampon à leur frontière. Les États-Unis ne sont donc pas prêts à lâcher leur allié turc?

La position américaine est en effet très ambiguë et c’est fâcheux. Washington, depuis au moins la première guerre d’Irak (libération du Koweït) de 1991, a toujours soutenu les Kurdes, du moins ceux d’Irak, même si cet appui se bornait au commerce pétrolier et à la protection militaire via un équipement militaire léger, sans aller jusqu’à l’indépendance à l’ONU. En 2003 contre Saddam Hussein puis en 2013-2017 face à Daech, l’alliance américano-kurde s’est poursuivie mais, dès lors que la Turquie a considéré que la ligne rouge était franchie – c’est-à-dire la montée en puissance de forces pan-kurdes et l’autonomie de cette Rojava que j’évoquais – Washington a dû freiner son soutien afin de conserver l’alliance militaire déjà très ancienne avec l’allié turc. Cela illustre que, sous Obama hier comme sous Trump aujourd’hui, les administrations américaines successives continuent de considérer la Turquie comme tout à fait primordiale, et cela en dépit des manquements flagrants du pouvoir turc à nombre d’obligations statutaires en tant qu’allié (fortes pressions sur l’utilisation de la grande base d’Incirlik, rhétorique vindicative à l’encontre des États-Unis et de l’Occident, complaisance vis-à-vis de groupes djihadistes, etc.). Allons plus loin: si Washington abandonne (partiellement) son soutien aux Kurdes et passe l’éponge sur les manquements turcs, c’est sans doute car on y considère plus que jamais Moscou comme un adversaire stratégique potentiellement dangereux ; et par conséquent, de ce point de vue, la Turquie, sa géographie anatolienne, caucasienne, quasi-balkanique et méditerranéenne ainsi que son armée en principe très puissante demeurent incontournables. Face à ce nouveau grand jeu, les Kurdes, comme à l’accoutumée, pèsent bien peu…

Que faut-il attendre de la visite du secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, et du conseiller pour la sécurité nationale McMaster, attendus tous deux à Ankara la semaine prochaine?

La Russie poursuit dans la région un objectif cohérent et fondamental : sauver le régime syrien et maintenir sa présence politique et militaire.

Pas grand-chose tant que l’administration Trump refusera de hausser le ton, au risque de se fâcher avec l’allié turc, si turbulent soit-il. Surtout que sans un minimum de succès militaire sur le terrain, Erdogan refusera vraisemblablement toute concession afin de ne pas perdre la face. Je pense personnellement que ce soutien américain inconditionnel à Ankara est une erreur ; au fond, la Turquie a bien davantage besoin des États-Unis (et du FMI qui sauva, sous leur impulsion, la Turquie de la banqueroute en 2000), et le gouvernement turc n’a pas d’alternative que l’OTAN en termes d’alliance structurelle et pérenne. Et la Russie ne peut en aucun cas jouer ce rôle, trop désargentée et trop éloignée des objectifs turcs dans le Caucase.

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