mardi, 23 mai, 2017

Conflit ouvert entre la Turquie et l’Europe de l’ouest

Le président turc a profité de ce qu’il a décrit comme une tentative de putsch en juillet 2016, pour écraser l’opposition, épurer toute la fonction publique de ses opposants, et transformer son régime en dictature sans frein.

Le monde occidental, qui a besoin de la Turquie pour endiguer la vague d’immigration massive des régions de guerre au Moyen-Orient, a jusqu’à présent fermé les yeux face aux mesures draconiennes prises par Erdogan : licenciement de plus de 100 000 fonctionnaires, et emprisonnement de dizaines de milliers de personnes, dont plusieurs centaines de journalistes.

Erdogan rêve d’unir le monde sunnite et de le diriger. Il jouit du soutien du plus grand décisionnaire sunnite, le cheikh Qaradhawi, chef spirituel des Frères musulmans. Ce dernier a déclaré qu’Erdogan était digne d’être le calife de l’islam. Les frontières entre Musulmans constituant une hérésie pour les Frères musulmans, il ne faut pas s’étonner que la Turquie tente d’influencer la politique hors de ses frontières. Elle est très active en Syrie, principalement dans une guerre contre les Kurdes, ennemis jurés d’Ankara, car les Kurdes visent à acquérir une indépendance nationale, y compris sur une partie du sol turc. Elle est aussi active au sein de la diaspora turque en Europe de l’ouest. Bien qu’il soit difficile d’estimer de manière précise le nombre des ressortissants turcs y vivant, les évaluations officielles turques parlent de 4,5 millions de Turcs y résidant, la moitié en Allemagne, et environ 500 000 aux Pays-Bas.

À l’approche du référendum du 16 avril sur la réforme de la constitution turque, réforme qui octroierait encore plus de pouvoirs à Erdogan, la Turquie essaie de convaincre les votants habitant en Europe de l’ouest de soutenir cette réforme. L’Allemagne et les Pays-Bas sont à la tête du combat visant à briser cette tentative, en interdisant les réunions politiques turques sur leurs territoires, l’argument qu’elles évoquent officiellement n’étant que la menace à l’ordre public. Mais il est clair pour tout le monde qu’elles s’opposent en fait aux rêves mégalomanes du président turc. L’Occident craint aussi le prix qu’elle aurait à payer pour qu’Ankara tienne sa promesse de bloquer la vague d’immigration : accorder aux Turcs l’entrée sans visa dans l’espace Schengen. Un tel accord risquerait d’entraîner une vague d’immigration massive de citoyens turcs, qui rêvent d’améliorer leur situation : une recherche a montré que 13% des adultes turcs souhaitent émigrer de Turquie, en majorité pour l’Europe occidentale. Il s’agit d’un potentiel de millions de Turcs qui souhaitent s’installer en Europe de l’ouest.

Le danger est aussi culturel. Erdogan promeut une conception islamiste, qui anéantit de fait la révolution laïque de Mustafa Kemal Atatürk. Le président turc a souvent évoqué à ce sujet la nécessité de « vengeance ». Et il espère exporter cette contre-révolution chez les émigrés turcs d’Europe de l’ouest. Le site officiel du Ministère des Affaires étrangères turc rapporte qu’environ 1 500 imams turcs ont été affectés dans les communautés turques hors des frontières du pays, pour y donner des services religieux, et favoriser le respect des « devoirs religieux », ainsi qu’un nombre semblable d’enseignants du turc, pour préserver l’identité des émigrés. Dans le passé, Erdogan a cité ce vers d’un célèbre poète turc : « Les minarets des mosquées sont nos baïonnettes, leurs coupoles nos casques, et les croyants nos soldats ». Il a appelé en fin de semaine dernière les femmes turques résidant dans les pays occidentaux à « faire cinq enfants », ceci étant pour lui « la meilleure réponse à l’impolitesse et à l’hostilité qu’on vous témoigne. ».

L’une des organisations islamiques turques les plus importantes d’Europe de l’ouest, le Milli Görus, est considérée comme proche du régime d’Erdogan. Cette organisation dirige près de 200 mosquées en Allemagne, et veille à une éducation islamique séparatiste, opposée à toute intégration dans la société occidentale. Elle a pris des positions anti-israéliennes et antisémites : il y a un an et demi, l’Allemagne a expulsé un prêcheur turc de Milli Görus, qui avait déclaré que les Juifs étaient « le pire ennemi de l’islam ».

L’Europe occidentale aura-t-elle le courage de persévérer dans son opposition à la politique totalitaire d’Erdogan ? L’avenir nous le dira.

 

Ephraïm Herrera est docteur en histoire des religions, diplômé de la Sorbonne et vient de publier « Les maîtres soufis et les peuples du livre » aux Éditions de Paris, ainsi que « Le djihad, de la théorie aux actes » et les deux tomes des « Étincelles de Manitou » aux éditions Elkana.

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